Synthèse du débat organisé dans le cadre du Forum Normandie pour la Paix 2019.
Modérateur : Jean-François Di Meglio, Président, Asia Centre
Intervenants : Barthélemy Courmont, Directeur de recherche, Institut des relations internationales et stratégiques ; Mohamed ElBaradei, Prix Nobel de la Paix 2005 et ancien Directeur général de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique
Asie

La péninsule coréenne, occupée par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, a été divisée en deux zones de part et d’autre du 38e parallèle après la capitulation du Japon. En 1950, l’Armée Populaire de Corée, soutenue par l’URSS et la Chine, envahissait le sud de la péninsule, déclenchant la Guerre de Corée, le premier grand conflit de la guerre froide. Depuis 1953, les combats ont cessé et les Corées du Nord et du Sud coexistent dans un équilibre précaire – les deux pays sont techniquement toujours en guerre, aucun traité de paix n’ayant jamais été signé.

Entre-temps, le contexte géopolitique a fortement évolué. Le bloc soviétique a disparu, la Chine toujours communiste a abandonné l’économie planifiée pour se convertir à l’économie socialiste de marché, et la Corée du Sud est devenue une puissance économique régionale. La Corée du Nord a peu évolué en comparaison, demeurant fidèle à son modèle de régime stalinien.

Moins peuplée que ses voisins - deux fois moins que la Corée du Sud, cinq fois moins que le Japon et cinquante fois moins que la Chine -, et à l’économie radicalement moins développée, la Corée du Nord occupe néanmoins une place prépondérante sur le terrain diplomatique. Depuis 1985, alternant les phases de détente et d’escalade verbale avec la communauté internationale, le régime a réussi à mener à bien son programme nucléaire, et affirme être en capacité de frapper les États-Unis avec des missiles nucléaires. Ce succès a néanmoins été obtenu au prix de sévères sanctions économiques contre ce pays assez pauvre, où la famine est une menace permanente.

Aux yeux de Mohamed ElBaradei, il apparaît clair que l’arsenal nucléaire nordcoréen représente pour le régime un gage de sécurité par rapport aux États-Unis, qu’il perçoit comme une grande menace. Le programme nucléaire a d’ailleurs été mené à bien assez habilement puisque les Nord-Coréens ont pu profiter des atermoiements de la communauté internationale pour laisser planer le doute quant à leur réelle capacité à le faire aboutir – surtout sans le soutien de l’ex-bloc soviétique.

Barthélemy Courmont note que les changements opérés dans la politique internationale américaine au fil des ans ont servi les intérêts du régime nord-coréen. Bill Clinton avait pratiqué une politique d’ouverture, promettant à la Corée du Nord une aide pour construire des centrales nucléaires sur son sol et apporter au pays une aide humanitaire en échange de la suspension de son programme nucléaire. George W. Bush a adopté une ligne beaucoup plus dure que son prédécesseur, allant jusqu’à citer la Corée du Nord comme faisant partie de « l’Axe du Mal » aux côtés de l’Irak et l’Iran. Mohamed ElBaradei ajoute à ce sujet que lorsque les dirigeants nord-coréens ont été témoins de la totale annihilation de l’armée de Saddam Hussein pendant la seconde guerre du Golfe, ils ont certainement pensé qu’ils étaient les prochains que les États-Unis essaieraient d’éradiquer. Cela les a donc probablement incités à poursuivre leur programme nucléaire, estime Barthélemy Courmont – et d’ailleurs les premiers essais nucléaires nord-coréens ont eu lieu pendant la présidence de George W. Bush.

Barthélemy Courmont rappelle que Barack Obama, dans son discours de Prague en 2009, a prôné le désarmement global et a mené une politique d’ouverture tant envers les alliés que les « compétiteurs » de Washington. Cela n’a pas empêché la Corée du Nord de procéder à de nouveaux essais, ce qui a fortement embarrassé l’administration Obama.

Barthélemy Courmont analyse plus longuement les rapports entre le régime de Pyongyang et l’administration Trump. Donald Trump a tout d’abord cherché à intimider le régime nord-coréen, avant d’adopter une attitude beaucoup plus conciliante dans un second temps, allant jusqu’à déclarer qu’il « aimait » Kim Jong Un. Au demeurant, Barthélemy Courmont juge ce dernier « extrêmement prévisible », avec un mode de pensée « assez facile à comprendre ». Pour le régime de Pyongyang, l’arme nucléaire offre un pouvoir de nuisance qui ouvre la porte aux négociations au plus haut niveau. Force est de constater que cette stratégie a fonctionné, les rencontres entre Kim Jong Un et Donald Trump ayant tenu en haleine l’ensemble de la communauté internationale, rappelant les rencontres au sommet américano-soviétiques durant la guerre froide.

Barthélemy Courmont présage donc que la Corée du Nord ne renoncera pas à l’arme nucléaire. Il considère d’ailleurs les négociateurs nord-coréens comme habiles, leur jeu consistant à monnayer des concessions, comme par exemple le fait d’accepter que certaines installations nucléaires soient mises hors service ou inspectées. Quant aux diplomates américains, ils lui ont semblé insuffisamment préparés aux rencontres au sommet qui ont eu lieu. Mohamed ElBaradei rejoint cette analyse, estimant d’ailleurs que les deux parties n’ont pas joué « franc jeu » tout au long du processus de négociations, les Nord-Coréens adoptant un discours d’ouverture alors qu’ils avaient la ferme intention de poursuivre leur programme nucléaire, et les négociateurs de l’autre camp formulant des propositions dans l’espoir que le régime de Pyongyang finirait par imploser de lui-même.

Selon Mohamed ElBaradei, les traités de non-prolifération nucléaires sont devenus obsolètes. Les grandes puissances nucléaires ne se contentent d’ailleurs pas de moderniser leur arsenal, elles développent aussi des armes de types nouveaux, comme des robots guerriers autonomes, tout cela au nom de leur sécurité nationale. À ses yeux, le concept de « sécurité nationale » est totalement dévoyé et les processus à l’oeuvre ne sont pas soutenables sur le long terme : les démocraties ont déjà tendance à s’effriter face à la montée du populisme. Pour lui, la question qui mérite d’être posée est la suivante : « Comment pouvons-nous apprendre à vivre ensemble sans avoir besoin de toutes ces armes ? » Mohamed ElBaradei ne considère pas que la Corée du Nord soit la principale menace à la paix dans le monde : le régime de Pyongyang est certainement conscient qu’à la minute où il utilisera l’arme nucléaire, le pays sera effacé de la carte. Le principal risque serait pour lui une escalade nucléaire involontaire basée sur une erreur d’interprétation, par exemple entre la Russie et les États-Unis. Les dirigeants ne disposent en effet que de quelques minutes pour prendre la décision de répliquer à ce qui s’apparenterait à une attaque nucléaire. 

Indépendamment du nucléaire, se pose la question du conflit toujours officiellement en cours et de l’équilibre géopolitique de la région. Barthélemy Courmont analyse tout d’abord la situation du régime nord-coréen. Privé de son allié historique soviétique et face à une Chine qui prend ses distances – elle a voté certaines résolutions relatives à des sanctions économiques pour la Corée du Nord –, le pays apparaît relativement isolé. Il fait également face à des voisins dont la population et l’économie surpassent la sienne. Seul l’arsenal nucléaire coréen permet de rétablir un certain équilibre même s’il s’agit surtout d’une arme de dissuasion. La Corée du Nord semble donc incapable de prendre militairement le dessus sur son voisin du sud, et elle risquerait de se retrouver seule en cas d’attaque par une coalition internationale. 

Pour ce qui est de la Corée du Sud, Barthélemy Courmont note que la population a été relativement insensible aux essais nucléaires car la reprise d’un conflit armé conventionnel est une menace permanente et nettement plus tangible : la moitié de la population du pays vit dans l’agglomération de Séoul, à portée de tir de l’artillerie nord coréenne. Pour Barthélemy Courmont, il est possible que la politique de la main tendue lancée par le Président Moon Jae-in – politique en rupture avec ses prédécesseurs – aboutisse à des résultats concrets. Des signes tangibles de réchauffement des relations entre les deux pays ont déjà été constatés, Moon Jae-in allant jusqu’à effectuer une visite à Pyongyang. Barthélemy Courmont juge intelligente l’attitude du Président sud-coréen consistant à ne pas débattre de la question nucléaire avec la Corée du Nord, conscient que son voisin ne renoncera pas à son arsenal. Il axe plutôt son discours sur la possibilité de réaliser des investissements en Corée du Nord et de réunir des familles séparées par la guerre. Aujourd’hui, la signature d’un traité de paix n’est plus de l’ordre du fantasme, conclut Barthélemy Courmont.

Mohamed ElBaradei estime que le Président Trump pourrait parvenir à des résultats concrets avec la Corée du Nord, les deux camps offrant des concessions respectives selon un processus itératif. Le maintien du dialogue est fondamental à ses yeux. Barthélemy Courmont considère cependant qu’il eût été possible de faire aboutir le processus bien plus tôt en acceptant d’emblée le dialogue avec les Nord-Coréens.

Il observe par ailleurs que la Corée du Nord est l’un des derniers régimes totalitaires de la planète. De facto, il est impossible de connaître l’opinion de la société civile nord-coréenne. En revanche, du côté de la Corée du Sud, l’opinion publique est très attentive. La politique de la main tendue de Moon Jae-in est soutenue par une majorité de Sud-Coréens mais un renversement de l’opinion est toujours possible si les résultats attendus n’étaient pas atteints. 

Toutefois, l’objectif ultime de chacun des deux régimes n’est pas seulement de conclure la paix, mais de parvenir à une réunification du pays selon Barthélemy Courmont. Il considère le retard économique de la Corée du Nord comme problématique à cet égard, car il estime que l’économie sud-coréenne n’est pas suffisamment robuste pour absorber le choc de l’intégration de la population nord-coréenne et de la remise à niveau des infrastructures. C’est la raison pour laquelle les Sud-Coréens sont relativement inquiets de la perspective d’un effondrement soudain du régime nord-coréen.

Barthélemy Courmont et Mohamed ElBaradei se rejoignent dans l’opinion que le statu quo serait un pis-aller acceptable, pour la Corée du Nord et la Corée du Sud, mais aussi pour les autres puissances présentes dans la région. Mohamed ElBaradei souligne que la Corée réunifiée pourrait à terme devenir un rival économique sérieux pour le Japon. L’idée d’avoir une Corée pro-américaine dotée de l’arme nucléaire comme voisine potentielle n’enchante guère la Chine. Enfin, Mohamed ElBaradei note que la présence militaire américaine en Corée du Sud, au Japon et à Guam a officiellement pour but de protéger l’allié coréen, mais qu’accessoirement elle permet aux États-Unis d’étendre leur réseau d’influence dans la région et de se préparer à un éventuel conflit avec la Chine. 

Pour Mohamed ElBaradei, la communauté internationale a peut-être retenu une leçon du renversement du régime irakien, qui n’avait pas contribué au rétablissement de l’équilibre géopolitique tant attendu au Moyen-Orient : un équilibre fragile entre les belligérants peut être considéré comme satisfaisant, du moment que la menace d’un conflit armé puisse être contenue.