Conférence: Humaniser la paix, quels acteurs?
Conférence d'ouverture
Forum mondial Normandie pour la Paix 2019
Date: 4 juin 2019

 

  • Discours de Denis Mukwege, prix nobel de la paix 201

Ouverture du Forum mondial par Hervé Morin, président de la Région Normandie suivi d'un discours de Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018.

En présence de: Hervé Morin et Denis Mukwege

  • Humaniser la paix, quels acteurs? 

L’évolution des formes de conflits dans le monde, moins interétatiques et plus diffuses, conduit une multitude d’acteurs à intervenir pour les résoudre, les éviter ou en atténuer les traces. Organisations internationales, corps diplomatique, forces militaires, ONG impliquées sur le terrain, ordres religieux ou encore émanations de la société civile : qui sont les faiseurs de paix ? Quelles sont leurs stratégies et de quels moyens disposent-t-ils pour construire la paix ?

En présence de: Bertrand Badie, Ruby Bridges, Eamon Gilmore, Hubert Védrinen, l'archevêque de Canterbury Justin Welby et Nathalie Renoux.

  • Présentation du Manifeste Normandie pour la Paix

Le Forum mondial Normandie pour la Paix 2019 lancera un appel public à une prise de conscience de la nécessité d’une paix durable, en partenariat avec le think tank indien Strategic Foresight Group. Rédigé et présenté au forum par les Prix Nobel Jody Williams, Mohamed El Baradei, Leymah Gbowee et des personnalités de la société civile engagées pour la paix comme Anthony Grayling, philosophe et Sundeep Waslekar, président de Strategic Foresight Group. Ce Manifeste sera proposé à la signature de tous les participants du forum.

En présence de: Jody Williams, Mohamed El Baradei, Leymah Gbowee, Denis Mukwege, Anthiony Grayling et Sundeep Waslekar.

Séquence présentée par Frédérique Bedos et François-Xavier Priollaud.

 

 

Synthèse de la conférence 

Les conflits contemporains prennent des formes très différentes des traditionnelles guerres entre États : ils sont plus diffus, plus fragmentés, plus complexes à comprendre. Les modes de résolution de ces conflits doivent donc évoluer. Pour autant, il serait dangereux d’oublier les confrontations entre puissances, susceptibles de dégénérer vers des conflits destructeurs.


Nouveaux conflits, nouveaux faiseurs de paix 

Il existe une contradiction entre la nature des conflits actuels et leur perception par les différents acteurs. Selon Bertrand Badie, la cause des guerres modernes n’est plus l’affrontement entre des puissances étatiques, « mais la décomposition des sociétés, des institutions, des États ou encore des formes de sociabilité élémentaires ». Les conflits contemporains se caractérisent également par une violence diffuse induite par la non-satisfaction des besoins sociaux élémentaires au sein d’une population.

Dans ce contexte, les modes traditionnels de résolution des conflits, reposant sur la puissance des armes, ne sont plus efficaces. Les dernières décennies sont ainsi caractérisées par l’incapacité de gagner une guerre, tant en Afghanistan, qu’au Moyen-Orient ou au Sahel. En effet, les opérations menées induisent une surenchère militaire conduisant à aggraver encore les conflits plutôt qu’à les contenir. C’est pourquoi Bertrand Badie considère que faire la paix implique désormais de privilégier « un traitement social de la conflictualité », afin de créer ou de raccommoder le tissu social. Le problème est que ce traitement ne se conçoit que dans le temps long.

Alors quels sont les faiseurs de paix de court terme ? La question se pose de l’usage de la force à titre immédiat pour éteindre les incendies, c’est-à-dire pour éviter qu’un conflit ne dégénère, mais il n’aboutira qu’à un armistice, et non pas à une véritable paix. Cet usage légitime de la force par des « gendarmes désintéressés » impose d’agir dans un cadre multilatéral, au sein duquel les acteurs ne doivent pas être les grandes puissances. Il est en effet préférable que ces faiseurs de paix soient de petits États (Norvège, Uruguay…), qui ne peuvent être soupçonnés d’arrière-pensées. Il convient par ailleurs de privilégier un traitement dans un cadre de multilatéralisme régional. L’Union africaine, par exemple, a déjà résolu certains conflits interétatiques sur le continent. Il faut également privilégier l’intervention de nouveaux acteurs, comme les médiateurs individuels, les acteurs locaux, les organisations nongouvernementales, les représentants religieux ou encore les acteurs de la diplomatie préventive.

 

Renoncer à une approche basée exclusivement sur les « bons sentiments » 

Selon Hubert Védrine, le règne de la force n’est pas terminé et la communauté internationale reste à construire. À ses yeux, le discours tenu suite à l’effondrement de l’Union soviétique concernant la naissance d’un nouvel ordre international ne repose sur aucune réalité. Un ministre socialdémocrate allemand estimait d’ailleurs que ce raisonnement avait abouti à faire de l’Europe un « herbivore géopolitique dans un monde de carnivores géopolitiques ». Une approche reposant uniquement sur « les bons sentiments » lui semble donc vouée à l’échec. L’exemple du Débarquement en Normandie en 1944 démontre d’ailleurs qu’Hitler n’a pas été vaincu par des « bons sentiments », mais par des forces militaires qui lui étaient supérieures. 

Or l’époque actuelle reste marquée par un affrontement entre une puissance dominante, les États-Unis, et une puissance montante, la Chine, aspirant à remplacer la première. Cette friction pourrait aboutir à un affrontement militaire ouvert, qui ne serait pas résolu en s’appuyant sur des acteurs désintéressés promouvant la paix. Ces faiseurs de paix extra-étatiques seront en revanche utiles dans le cadre de conflits en cours d’épuisement, dont les différents protagonistes recherchent une sortie de crise. Enfin, il serait nécessaire d’envisager l’intervention de missions de prévention de la paix pour faire face à un type bien précis de conflits, à savoir dès lors qu’apparaissent les indices précurseurs de violence au sein de minorités menacées ou de populations souhaitant prendre leur revanche sur l’histoire.

 

Puiser dans l’expérience des faiseurs de paix

Les conflits observés au cours des dernières décennies en Irlande et en Colombie présentaient certains points communs, notamment l’incapacité de l’État à faire face à une rébellion armée. Le processus ayant abouti à la résolution de ces deux conflits est également comparable sur certains points. Dans les deux cas, les discussions pour parvenir à un accord de paix ont été longues et ponctuées par de nombreux échecs. Par ailleurs, les discussions officielles ont été précédées de longs échanges informels mobilisant des médiateurs et des acteurs de la société civile. Ces deux processus ont également bénéficié de l’implication de la communauté internationale.

Des leçons peuvent également être tirées des récentes démarches de paix menées au Sud-Soudan, où un conflit a induit des conséquences humaines dramatiques (plus de 400 000 morts, 2,5 millions de réfugiés, généralisation des viols…). Cet exemple démontre qu’oeuvrer en faveur de la paix implique d’agir à tous les niveaux, bien évidemment en concluant des partenariats solides à l’échelle des responsables politiques et militaires, mais aussi en agissant au niveau des citoyens. Il convient par ailleurs d’oeuvrer à une meilleure collaboration entre les armées engagées dans des opérations de paix et les autres acteurs, comme les organisations non-gouvernementales.

L’essentiel consiste à parvenir à une réconciliation entre les acteurs du conflit, et pas uniquement à la conclusion d’un traité de paix. Cette logique de réconciliation consiste à transformer un conflit violent en un désaccord non violent. La réconciliation, qui selon Justin Welby est un concept profondément chrétien, ne doit pas être imposée par des tiers, mais être accomplie par les différents acteurs impliqués. Cela induit d’éviter les réflexes coloniaux conduisant les nations occidentales à assigner leurs solutions pour résoudre des conflits.


La prévention comme moyen d’humaniser la paix

Alors qu’un nombre croissant de conflits contemporains ne sont plus le fruit de la compétition entre puissances, mais le résultat de la décomposition des sociétés et de la disparition de toute forme de contrat social, une démarche reposant sur la prévention représente un des moyens les plus efficaces d’oeuvrer en faveur de la paix. L’éducation à la paix est un volet essentiel de cette nouvelle approche. L’enseignement doit détourner les enfants du racisme et de la haine de l’autre. La protection des droits de l’Homme est également un enjeu de taille, puisque leur négation crée des conditions favorables à l’embrasement des conflits.

Cette logique se heurte cependant au scepticisme de certains citoyens et acteurs politiques, qui ne comprennent pas l’intérêt d’investir dans la prévention d’une guerre qui n’aura peut-être jamais lieu. À ceux-là, il faut répondre que le véritable ennemi de la paix est la peur : prévenir un conflit contribue à libérer les êtres humains de ce fardeau et ainsi à consolider le socle d’une paix durable.