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Nicole Gnesotto, professeure titulaire de la chaire sur l’Union européenne et présidente du conseil d’administration de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), donne suite à son intervention à la conférence "Les chemins de la paix : erreurs et succès" du 5 juin 2019, lors du Forum Normandie pour la Paix.
Entre erreurs et succès, comment fabrique-t-on la paix ?
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Les chemins de la paix ressemblent davantage à des labyrinthes construits sur des sables mouvants qu’à des voies express, lisses, droites, connues et bien entretenues. L’héritage et les leçons de l’Histoire sont indispensables, mais rarement reconductibles : ainsi de la construction européenne, qui fut la voie royale de la réconciliation et de la paix franco-allemande après deux guerres mondiales, mais dont le modèle politique - l’intégration des souverainetés - n’a jamais pu être reproduit sur d’autres continents. Le savoir académique est également utile et nécessaire, mais rarement global. En Europe notamment, la littérature consacrée à l’étude de la paix est nettement moins importante, et attractive, que celle consacrée à la guerre, et notamment à la "guerre juste". On trouve en effet des considérations sur les conditions de la guerre juste dès l’antiquité (Thucydide sur la guerre du Péloponnèse), on en retrouve chez Saint Augustin puis Grotius, puis plus récemment chez John Friedman et Arjun Appadurai. Mais l’on ne trouve rien de comparable sur l’étude des conditions de la "paix juste". Certes, on pourra citer en contre-exemple les réflexions de Bernardin de Saint Pierre ou d’Emmanuel Kant. Il n’en demeure pas moins que la paix fait moins recettes que la guerre, et que les études sur les conditions d’une paix juste et durable intéressent moins, en France notamment, que les ouvrages sur la guerre et les logiques stratégiques proprement dites. 

(...)


Quelques leçons

- L’inclusivité est une condition essentielle. Les processus de paix n’ont guère de chance de réussir s’ils sont imposés de l’extérieur, en excluant ou ostracisant l’une des parties en conflit. Ainsi, serait-il illusoire de vouloir construire une paix au Moyen orient sans l’association de l’Iran.  
- L’appropriation (ownership) des processus de paix par les sociétés elles-mêmes est indispensable. Les processus diplomatiques sont en effet soumis à un risque d’échec si les populations concernées n’adhèrent pas aux solutions envisagées. Ainsi de l’Irak post Saddam Hussein, quand les Etats-Unis décidèrent d’imposer la démocratie par la force et d’exclure du pouvoir les traditionnelles bases sunnites de l’ancien président. Ou de l’Afghanistan après la défaite des talibans en 2002 : avec l’élection d’Amin Karzai, la communauté internationale a tenté de calquer un modèle démocratique occidental sur une société afghane qui ne se reconnaissait pas dans ce schéma. 
- La désacralisation de l’usage de la force par des interventions extérieures. Certes, celles-ci sont parfois indispensables et efficaces (Irak de 1991), mais elles sont rarement suffisantes pour ramener la paix. Les interventions extérieures peuvent avoir une finalité humanitaire d’urgence (protéger les Kosovars en 1999, protéger les civils de Benghazi en Lybie en 2011). Toutefois, déconnectées de stratégie politique globale et de long terme, elles ne permettent que rarement le retour à la paix et à la réconciliation civile. Les contre-exemples sont d’ailleurs nombreux : l’Irak est aujourd’hui dans une situation de guerre interne et de chaos. La Lybie de 2019 est un Etat largement failli, divisé, où la guerre civile s’est installée. En Centre-Afrique, les interventions françaises et européennes de 2013 n’ont pas suffi et le pays reste en proie à des violences majeures. Dans tous les cas, la légitimité d’un mandat des Nations Unies est une condition indispensable. 
- Les dynamiques de réconciliation nationale sont cruciales pour la reconstruction des pays sortis de guerre. La reconstruction économique ou sécuritaire ne suffit pas. La restauration de la confiance sociale est l’une des conditions majeures de l’établissement de paix durables. 
- La pensée du temps long. C’est sans doute l’une des conditions les plus difficiles à mettre en œuvre : les processus de paix impliquent des logiques de désarmement, de médiation, de réconciliation, qui exigent une approche globale (et pas seulement diplomatique, juridique et militaire) et un investissement massif de la communauté internationale. La paix coûte sans aucun doute plus cher que la guerre. 
Dans son rapport de 2004 (« Un monde plus sûr : notre affaire à tous »), le groupe des personnalités mandatées par le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, avait défini les conditions de légitimité du recours à la force : gravité de la menace, légitimité du motif, dernier ressort, proportionnalité des moyens, mise en balance des conséquences. Il serait sans doute utile qu’un travail équivalent soit accompli au plus haut niveau pour définir de façon consensuelle les conditions pour une paix juste et durable. 

 

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